Albertine Gentou : Extraits : Le Roi de la Belle
Albertine Gentou

Le Roi de la Belle

EXTRAITS
Albertine Gentou a écrit : Le Roi de la Belle
Editions Le Manuscrit, 2006

L’épopée de Marc Valès qui, pendant plus de quatre-vingts ans, conjugua enthousiasme et goût du risque pour faire de son existence un véritable roman.




Prologue de ce Livre

Un invité surprise

       Le jeune homme descendit du taxi. Il n’avait pour effets personnels que les vêtements qu’il portait. Une paire de jeans d’un bleu foncé, classique. Une chemise blanche immaculée, une veste de velours côtelé noir. Des mocassins sobres mais de grande marque.

       Regardant autour de lui, il se dirigea vers l’avenue qui, à quatre heures de l’après-midi en ce début d’automne, était déserte. Lentement, il la remonta, admirant les gigantesques pins parasols, humant leur parfum et celui des rares fleurs, roses, bougainvilliers, chrysanthèmes, qui résistaient encore aux intempéries de l’arrière-saison. Les maisons aux volets résolument clos se succédaient, plus charmantes les unes que les autres.

       C’est un lotissement de luxe pour vacanciers en plein cœur de la Vendée, pensa-t-il. Les touristes raffolaient de la région pour son micro-climat qui rappelait la douceur de la Côte d’Azur tout en leur offrant le spectacle impétueux des marées de l’Atlantique.

       Le temps semblait suspendu. On se serait cru dans un conte de fées, lorsque tout le royaume s’est endormi sous l’effet d’un sortilège. Dans les allées adjacentes – la rue des Genêts, le quartier des Amaryllis –, il n’y avait apparemment âme qui vive. De ce lieu n’émanait cependant aucun sentiment d’angoisse, de peur ni de malaise. Bien au contraire ! On s’y sentait serein, paisible.

       Le promeneur continua sa marche comme s’il savait parfaitement où il allait. Après avoir obliqué sur la gauche, il distingua la fin de la voie goudronnée. Un chemin se poursuivait ensuite dans une forêt constituée principalement de pins et de chênes verts. Entre deux bosquets et un morceau de ciel bleu, le jeune homme crut apercevoir les stries dorées du soleil irradier l’océan.

       En bordure de nulle part, au bout de ce bout du monde, se dressaient deux villas beaucoup plus importantes que les précédentes. La première ne trahissait pas plus d’animation que les autres. En revanche, celle située à l’orée du bois était non seulement habitée mais semblait déborder d’activité. Sa cheminée fumait. Des larges baies vitrées restées ouvertes s’échappait un air de musique classique. Et derrière le portail lui aussi béant stationnaient deux voitures.

       Au milieu du jardin, un grand feu s’élevait. Et derrière lui, un individu d’un certain âge jetait des brassées de papier pour alimenter le brasier comme s’il voulait en finir avec un secret. Ses gestes ne parvenaient pas à dissimuler sa jubilation.

       Soudain, l’homme sursauta. Il avait entendu des bruits de pas. Il se sentait observé. Ses traits s’altérèrent. Il se redressa. Tous les sens en alerte, tel un limier, il observait. Il attendait. Il venait de rajeunir de quelques décennies…

       Derrière l’écran de fumée surgit bientôt, dans son champ de mire, un jeune homme d’une vingtaine d’années. Venu d’on on ne sait où, il s’était matérialisé comme le jouet d’un prestidigitateur.

       - Vous cherchez ? lui demanda l’homme d’une voix de stentor.
       - La famille Valès…
       - C’est à quel propos ?
       - Je m’appelle Joël Arnaud. Je viens ici sur les conseils de ma grand-mère afin de rencontrer Thérèse Valès.
       - Votre grand-mère est une de ses amies ?
       - Pas exactement. Elles se sont connues lors d’un voyage et ont beaucoup sympathisé.
       - Mais ?
       - Grand-mère a disparu peu de temps après son retour. Une de ses dernières volontés fut de me faire promettre qu’en cas de besoin je m’adresserais à cette personne.
       - Vous êtes à la bonne adresse. Laissez-moi terminer ce travail et je vous conduirai ensuite à ma femme, Thérèse. Quant à moi, je me prénomme Marc.

       À travers les flammes, tout en discutant de la pluie et du beau temps, chacun se hasarde à détailler celui qui lui fait face.

       Marc est un bel homme. On lui donnerait une soixantaine d’années, en réalité il en a quatre-vingt-huit. Le regard bleu vif, les cheveux blancs un peu décoiffés, une carrure d’ancien athlète, grand, mince, élégant, il ressemble à un acteur de cinéma américain, moitié Henry Fonda, moitié Richard Burton. En plus de l’allure martiale de ces deux monstres sacrés, il possède un air profondément juvénile, joyeux. Sa faconde mettrait à l’aise le plus introverti des interlocuteurs. Tout en parlant, le vieux renard examine du coin de l’œil son compère le jeune félin.

       Les deux hommes, que plusieurs générations séparent, se sourient. La confiance entre eux devient tacite.

       Pour juger ses semblables, Marc se base sur deux critères : la prestance physique et son instinct. En fait, il apprécie les personnes d’un certain charisme qui présentent bien. Comme Joël appartient à cette espèce, il l’adopte d’emblée.
       Une fois les cartons de paperasserie avalés par les flammes, il entraîna son compagnon à l’intérieur de sa demeure et lui présenta son épouse.

       D’une vingtaine d’années sa cadette, la femme rayonnait. Il émanait d’elle un certain dynamisme. On sentait bouillonner en elle une force, une énergie aussi puissante qu’un volcan. En dépit de cela, elle affichait une réserve exacerbée, une économie de paroles, comme si elle s’était contenue depuis toujours. Adoucissant cette retenue, son sourire éclairait le visage jusqu’aux yeux.

       Habillée avec recherche mais sans ostentation, elle aussi possédait un physique de comédienne, celui d’une sociétaire de la Comédie-Française. La chevelure courte balayée par des dégradés de blonds, les yeux noisette, le nez grec impeccablement dessiné formaient un ensemble qui laissait imaginer que, dans sa jeunesse, Mme Valès avait dû faire tourner les têtes.

       Après la visite de leur petit palais de plus de trois cents mètres carrés, ils montrèrent à leur hôte la piscine intérieure au sous-sol, la piscine extérieure près de la terrasse plein sud et les citronniers de leur serre. Ensuite ils débouchèrent une bouteille de gros-plant nantais en grignotant des crevettes pêchées le jour même et délicieusement accommodées avec une pointe de poivre.

       Les questions et les réponses en entraînant d’autres, ils restèrent à discuter jusqu’au dîner, auquel le couple invita naturellement Joël. Ils bavardèrent encore longtemps après le dessert. Avec son accent si chantant de méridionale, Thérèse évoqua les circonstances dans lesquelles elle avait fait connaissance de Louise Arnaud à Madagascar, à « L’auberge du Cheval Blanc ». La première y séjournait avec un groupe de prières dans le cadre d’un voyage humanitaire, quant à la seconde, elle accompagnait Réjane, sa petite-fille, la sœur aînée de Joël, qui accomplissait des démarches fastidieuses afin d’adopter Jonathan, un adorable enfant de quelques semaines.

       Vint l’heure de la tisane. Tandis que Marc jetait le tilleul dans l’eau bouillante, Thérèse demanda à l’invité :

       - Je te prépare une chambre ?

       À ce moment précis, ils s’aperçurent qu’ils en étaient déjà au tutoiement. Par mimétisme, devinant les pensées de l’autre, ils éclatèrent de rire.

       Il en est ainsi des amis. On ne les choisit pas. Ils s’imposent d’eux-mêmes comme une évidence. L’alchimie de leurs échanges rendait l’instant magique, d’autant plus fort que cette entente ne reposait sur aucun rapport de séduction mais découlait d’une affection spontanée.
Joël dormit comme un loir cette nuit-là et les suivantes. Il traversait un passage à vide, ne savait plus très bien vers quoi s’orienter et se demandait pourquoi il se levait le matin.

Si le garçon multipliait les balades au bord de l’océan avec Thérèse, il suivit aussi Marc dans ses pérégrinations aux Sables-d’Olonne, la ville la plus proche.

       Joël ne trouvait toujours pas de réponses à ses problèmes qu’il appelait, pour se moquer de lui-même, « ses tergiversations métaphysiques ». Mais il oubliait le monde ambiant, l’actualité d’une humanité prise dans la tourmente à l’aube de ce xxie siècle, sa difficulté à communiquer avec ses parents et la tristesse qui s’était emparée de lui après le décès de son aïeule bien-aimée.

       Une semaine passa ainsi. La vie se déroulait calmement entre eux. Unis par un lien invisible, ils formaient une nouvelle famille. D’un commun accord, le patriarche et sa femme avaient tacitement repris le rôle qu’avait tenu la grand-mère de Joël.

       Le jeune homme savait écouter. L’un et l’autre ne se faisaient pas prier pour se livrer. En écoutant Marc et Thérèse et en faisant abstraction de ses préoccupations, Joël s’apaisait, trouvait de nouveaux repères, des références pour mieux comprendre ses parents. Il confiait ses sentiments au couple. La bonne image qu’ils donnaient au bout de trente ans de cohabitation, leur équilibre, la sérénité qu’ils transmettaient lui redonnaient espoir.

       Quant aux Valès, ils se sentaient ragaillardis par le regard d’amour que ce jeune portait sur eux. Mis en confiance, la femme et l’homme, dès qu’ils se trouvaient en tête à tête avec leur invité, se confessaient comme jamais auparavant. D’emblée, Joël portait sur leur passé, leur situation, un regard élevé, dans le sens où il avait suffisamment de recul pour magnifier et transcender leurs déclarations.

       Sans qu’ils l’aient prémédité s’instaura bientôt entre les deux hommes de la maisonnée un dialogue privilégié principalement nourri par les souvenirs de Marc.

       À la lueur des bougies qui éclairaient comme chaque soir leur dîner, les confidences allaient bon train.

       - Tu vois, petit, disait Marc… J’ai brûlé mes souvenirs mais tu me donnes l’envie de te raconter une histoire…
       - Celle de ton secret ? se risqua le plus jeune.
       - Pourquoi pas ? Écoute !

       Voyant que son ami se prêtait au jeu, Marc continua :

       - Il était une fois en l’an 1916, dans un coin de campagne de Charente-Maritime, alors que la France et l’Allemagne combattaient l’une contre l’autre, un nourrisson de sexe masculin prénommé Marc. Il vint au monde le 7 avril dans des conditions extrêmement rudimentaires.

       « Pour subsister, Adrienne, sa maman, dut se faire engager comme bonne, bonne à tout faire, disait-on à l’époque, dans un hôtel de Saint-Jean-d’Angély, la sous-préfecture et la ville la plus proche, située à cinq kilomètres de leur masure. Alfred, son mari, défendait la patrie sur le front, quelque part à l’Est.

       « Deux années passèrent ainsi. Fruit d’une courte permission, Marcelle, une petite sœur, arriva au foyer. Alfred mourut au champ d’honneur, ne laissant à sa progéniture, comme preuve de son existence, qu’une simple carte postale envoyée par un fonctionnaire anonyme et qui stipulait la date de sa disparition… »

       Un instant, Marc reprit son souffle.

       Avec l’impatience de son âge, Joël le relança aussitôt :

       - Et alors ?
       - Alors !

       Comblé de voir l’intérêt de son public, Marc poursuivit son récit d’une traite, avec panache, dans une logorrhée verbale et moult gestes dignes des grands conteurs d’antan…

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Info légale © Albertine Gentou 2015 - Albertine GentouLa voie narrative : Elsa Potine